
Je suis né en 1960, à Angers. Artiste-scénographe, j’ai co-fondé LUCIE LOM en 1984. J’aime passer de l’expérience collective et publique des installations scénographiées à l’expérience solitaire de la peinture. J’alterne les vastes et hauts espaces, les lieux publics, et celui de l’atelier, où j’enjambe parfois les peintures, pour en retoucher une. Ce rapport physique à la création est stimulant. Une géométrie variable pour des ressorts artistiques différents. Dans l’atelier, avant de peindre, j’allume une bougie. Un rituel pour me recentrer, me concentrer, et être au plus près de mes portraits imaginaires.
Les « Portraits imaginaires »
Sans modèle, ni photographie, sans d’autre projet que celui de réaliser un portrait, je me laisse surprendre par ces inconnus qui viennent au jour sous les coups de pinceaux. Ces personnes que je ne connaissais pas me deviennent familières. Peut-être parce qu’elles reposaient dans un recoin de ma mémoire ? Passagers, passagères de ma vie. Un regard, un sourire croisés il y des années ; de la tendresse, de la bienveillance ressenties, innocences et blessures, fragments d’humanité qui émergent de ma mémoire et composent un portrait. Quand les traits se précisent, je les adopte. Je leur imagine un passé, je leur prête des sentiments, les installe dans un climat, les teinte de lumière ou d’ombre, de joie ou de mélancolie. L’éclat des yeux, un sourire triste, une ombre, des brumes diffuses, suggèrent des histoires, des strates de vie des interprétations, une riche complexité. Ce ne sont pas seulement des visages, ce sont les histoires de vie que ces visages suggèrent qui m’intéressent. À bien regarder un portrait, la première impression se complexifie …Et tout s’agence comme les chapitres d’un récit pour qu’au final, le portrait imaginaire suscite une histoire, réveille des souvenirs, tende un miroir. Ce jeu là, ce récit potentiel m’intéresse. Les fonds chahutés ou calmes, les couleurs, le port de tête, la place dans le cadre, accompagnent les regards, les complètent, organisent la lecture de l’image, mettent en sens le récit rattaché au portrait. Peut-être le spectateur trouvera-t-il lui aussi, dans ces regards, le souvenir d’une émotion vécue, voire même plusieurs sensations qui peuvent être ambivalentes comme le sont parfois les souvenirs.
Comment je peins ?
Un papier-noble ou vulgaire- qui me tombe sous la main, que j’imbibe d’eau, d’encre ou de café, que je plie, tords, soulève pour domestiquer des flaques et des coulures : c’est dans ce chaos que naissent mes portraits imaginaires. Pas de dessin préparatoire, pas de croquis, pas d’esquisse, pas de photographie-modèle, pas d’idée préconçue ; je ne sais jamais où tout cela me conduit, je me contente de laisser jouer les hasards jusqu’à les provoquer puis les accorder. Je repère une tache sombre, elle pourrait devenir un oeil ? une bouche ?…Je ferre ! armé de spatules de maçons, de pinceaux ébouriffés, de brosses à deux cents, de mes doigts, je râcle, je recouvre de noir acrylique, j’asperge de blanc, je délave de bleus , je rehausse de pastels colorés … : je cherche à faire remonter à la surface de ces eaux troubles, les traits d’une personne. Il n’y a pas d’échographie à ce jeu, je ne sais pas encore si ce sera une femme ou un homme. Je précise des contours, je marque des ombres, un regard rencontre le mien, un port de tête… te voilà ! Qui es-tu visage encore un peu flou ? Une femme ? Une chose est certaine, tu viens de la même famille que ceux qui nous regardent dans l’atelier. Ces autres portraits imaginaires. Même si j’ai joué avec les accidents et les imprévus, vous êtes souvent marqués du sceau d’une certaine gravité ; mélange de mélancolie, et de sourires suspendus. Vous trimballez un passé.Vous avez vécu. Et j’en suis responsable : comme tout un chacun, j’ai capté le monde qui m’entoure, observé mes proches comme les inconnus croisés sur un quai de gare ; ma mémoire a superposé souvenirs et sentiments, sensations et émotions, estompé et effacé certains, mis en lumière d’autres et à l’heure de ce qu’on croit accorder au hasard, il me faut bien avouer, mes portraits imaginaires, que vous êtes tous mes passagers.